Journal d'un cyanosé

10h - Je m'appelle Ivan. Je sors de mon appartement. On dirait un foetus de bordel total. J'ai éteint ma télé portative. La musique accouche dans mes oreilles. Je marche dans des rues décérébrées. Un enfant pleure devant une école maternelle. Deux hommes s'empoignent comme des lutteurs. Une bouteille de verre se brise sur le visage de l'un d'eux. Du sang coule. Je crache une fois. Derrière moi, très loin, sur un autre continent sans doute, une guerre éclate, un tremblement de terre dévaste une ville, etc. Plus de piles dans ma télé portative. Je dois aller chez le vendeur de mauvaises nouvelles puant le chloroforme. Il a des solutions à base de morphine pour mieux faire passer la pilule, pour endormir l'esprit.

11h- Je suis dans un bar. Un vandale a explosé la télé au-dessus du comptoir. Le barman sanglote. Mais il se retourne pour que personne ne puisse le voir pleurer. Sur la télé explosée, a été écrit au marqueur: « Fini le lobby du sensationnalisme ». Je regarde ma télé portative. Je n'oublie pas qu'il faut que je me rachète des piles. Je sirote mon whisky on the rocks. J'avale deux, trois pilules de lavage de cerveau. J'efface ainsi les dernières nouvelles qui m'ont ennuyées: ma voisine pleurant comme une madeleine, son chien mort dans les bras, renversé par un chauffard; le petit de l'étage du dessus, le visage boursouflé par tous les coups que son père lui a donné, etc.
Je finis mon verre. Je me lève. Le barman pleure toujours. Je regarde ma télé portative. Il devrait s'en acheter une, c'est tellement pratique.

12h- Je marche dans la rue. Je commence à avoir des sueurs froides. Les informations télévisuelles commencent à me faire sacrément défaut. Je chancèle à moitié. Des enfants jouent devant une borne d'incendie. L'eau les éclabousse. Je poursuis mon chemin. Cinquante mètres plus tard, j'entends comme le bruit d'une explosion. Je n'enlève pas les écouteurs de mon baladeur. Je me retourne. Les enfants sont éclaboussés de sang. Le cadavre d'une voiture est encore fumant. L'eau de la borne d'incendie a pris une étrange teinte rouge.

12h30- Bientôt l'heure du journal de 13h. Je n'ai plus beaucoup de temps. Ma voiture m'a lâchée durant la nuit, c'est pourquoi je fais tout le trajet à pied. Et je ne suis pas encore arrivé chez le marchand de piles pour télés portatives. J'ai mal aux côtes. J'ai l'impression que je vais vomir. J'ai besoin de ma dose. Je me penche dans un violent spasme. Je retiens un hoquet saumâtre. Je regarde de tous côtés. Des voitures brûlent lentement. Des sirènes retentissent. Il y'a des éclats de verre qui inondent le bitume. Une femme est allongée par terre, le visage face contre terre. Une télé portative est posée à côté d'elle. Je m'approche d'elle. Je demande à lui emprunter sa télé portative. Elle ne répond pas. Ce n'est pas dans mes habitudes, mais je prends la télé portative. Il y'a du sang dessus. Je tente de l'allumer, mais aucune réaction de sa part. Ce n'est pas une histoire de piles, mais la femme a oubliée de renouveler son abonnement, quelle idiote! Je la pousse un peu du pied, et lui dis que ce n'est vraiment pas très intelligent. De nos jours, il faut se tenir au courant si l'on veut avoir l'esprit critique et éveillé sur le Monde. Elle ne répond toujours pas. Un mince filet de sang sort de sa bouche. Les gens sont vraiment sales.

12h45- Je continue de marcher dans la rue. J'ai le souffle court. Je sens le manque parcourir tout mon corps. Il faudrait que je me repose un instant, mais je n'ai pas le temps. Il ne faut pas s'arrêter, sans informations nous ne serions rien. Une vitrine explose non loin de moi. Des téléviseurs y sont vendus. Mais pas des télés portatives. Aucun intérêt. On ne peut transporter un téléviseur sur soi. Merci à l'inventeur des télés portatives. Je regarde mes pieds. Il y'a du plastique fondu accroché à mes chaussures. J'arrive tant bien que mal à me décoller, et je poursuis mon chemin. Je ne devrais plus être très loin du magasin. Un homme saute d'une fenêtre à quelques pas de moi. Son corps se disloque comme un pantin en heurtant le sol. Quelle indécence! Et aucun esthétisme! C'est révoltant! Heureusement que les informations sont là, il y'a des esthètes chez ces gens!

12h50- Je vois un épais brouillard de fumée au loin. Il semble se rapprocher. J'espère ne pas être pris dedans. J'aimerais ne pas perdre mon itinéraire. Je ne suis plus très loin du magasin qui va sauver mon esprit! La musique enfante toujours mes tympans. Je vois des gens courir dans tous les sens, totalement désordonnés. Ils laissent tomber leurs télés portatives dans leur course folle. Elles se brisent au sol. J'aurais envie de les empoigner un par un, de leur apprendre ce qu'en coûte l'irrespect des informations! Mais ils courent trop vites. Il y'en a plusieurs qui ont le visage, et d'autres endroits du corps, brûlés profondément. Il est 12h50, et avec tout ça, je ne sais toujours pas ce qu'il a bien pu se passer dans le monde. Il me faut mes piles.

12h55- Enfin, j'aperçois à travers le brouillard de fumée, l'enseigne du magasin, mon messie des images. J'accélère le pas. Des gens tombent tout autour de moi. Un enfant pleure et crie, son bras est encastré dans le pare brise d'une voiture en feu. Les gens n'ont aucune convenance. L'éducation se perd! Je sens une drôle de sensation dans ma jambe droite. Je regarde. J'ai un gros morceau de verre planté dans la cuisse. Il y'a pas mal de sang. Ce n'est pas grave. Il me faut ma dose. Je cours, tout en boitant.

12h59- J'arrive devant la porte du magasin, le sourire aux lèvres. La batterie de mon baladeur me lâche. Et merde! Je reprends mon souffle. Je contemple les piles, placées sous un halo de lumière. Il me reste une minute. J'ai réussi! Je regarde plus attentivement l'intérieur du magasin. Je ne vois pas le vendeur. Il est sûrement dans l'arrière-boutique. Je place ma main sur la poignée. Mon corps est soufflé en arrière par une intense déflagration. Durant mon envol, des éclats de verre m'accompagnent. J'ai encore la poignée serrée fort dans la main. Je m'écroule plus loin sur le sol. Je me sens comme un puzzle. Je crois que ma jambe s'est fait la malle.

13h- Je suis étalé sur le sol. Une rivière de sang s'extirpe de mon corps. Ma télé portative s'est retrouvée à côté de mon visage. Elle a quelques égratignures, mais c'est tout. Je crie au miracle. Il y'a des piles juste à portée de mon bras encore valide. J'arrive à insérer les piles dans la télé portative. Je l'allume. Ma main part en miettes. Je tente de comprendre. Les piles devaient être piégées. Ce genre de terrorisme est une calamité. Ma vision est de plus en plus floue. Je regarde l'heure. 13h00. Je n'aurais pas ma dose. Je ne saurais même pas ce qui a eu lieu aujourd'hui. Honte sur moi. Je meurs de façon si pitoyable, et personne ne couvrira cette information, car je suis mort sans avoir vu le journal de 13h. Médias, ayez pitié de moi.


© Iscarian
Journal d'un cyanosé

# Posté le lundi 29 mai 2006 15:47

Modifié le samedi 20 octobre 2007 11:33

Langues

Au travers des vénitiennes
Regarder l'ombre des choses
Quand le monde s'est tu
Que la buée emprisonne les rues

Les nuages qui s'étendent
Pour un instant
Effleurer ton visage
Spasmes et remous

Secrets gravés sur les murs
Bouches en collisions
Le graffiti de ton corps
Se décalque sur le ciel

Le bitume aérien
Sur lequel flottent
Nos silhouettes
Livres qui s'envolent

Je tatoue mon regard
Sur ton miroir intime
Dans les plis du brouillard
M'effacer dans ta rime


© Iscarian

Langues

# Posté le lundi 29 mai 2006 07:57

Modifié le samedi 20 octobre 2007 11:39

Amoureux solitaire

Sous la nuit du sable
Voguent les paumes
Corps abandonnés
Recherchant l'autre

Je voudrais t'aimer
Mais je rêve trop
L'heure des bouches
Nous dira le temps

Le regard qui plonge
Dans un foetus de soleil
Paroles indécises
Agrippées sur les coeurs

La nuque fatiguée
De porter son stress
Les âmes raturées
Brisent leur horizon

Et puis lorsque tout s'éteint
Les visages reposent
Leurs contractures

Le besoin de partager ma voix
Tout ce qui me fait aimer
Les femmes que je vois
Que j'aime tant écouter


© Iscarian

Amoureux solitaire

# Posté le mercredi 24 mai 2006 15:38

Modifié le samedi 20 octobre 2007 11:39

Moulins

En archets fragiles sous les ciels dérangés
Voûtes de toiles et de pierres contre le vent
Dans le creuset des meurtrissures de l'été
L'axe tourne en pendule des sentiments

Ces figures incrustées dans le paysage
Coquelicots gris d'infortune, solitaires
Dans le cimetière des plaines sans âge
Au milieu de leurs chagrins sédentaires

L'automne en copeaux de pluie les ébouriffe
Dans la faible lumière d'une brume nostalgique
Lorsque leurs coeurs s'abattent sur les récifs
De ces déserts incertains, vestiges historiques

Le temps illustre leurs parois de blessures
Coups de pinceaux aiguisés sur leurs portraits
Leurs yeux pour mieux voir se défigurent
Et ils pivotent sans fin autour de leurs secrets

Leurs racines ancrées dans des sols arides
L'amertume qui longe leurs côtes de levain
Ils dansent, figés dans l'oubli et le vide
Et vient se briser l'eau sous l'hélice des moulins


© Iscarian

Moulins

# Posté le jeudi 18 mai 2006 19:30

Modifié le samedi 20 octobre 2007 11:40

Varech

J'ai plissé tes paumes dans les miennes
En amont de nos regards épurés
La boutonnière des joies anciennes
Effrite la craie des lèvres enneigées

Des pelotes de nuages châtains
Gouachés de filaments d'aurore
Quand les épices de tes mains
Dorment au creux des filtres d'or

Le samovar qui rougit en ton centre
Sous les talus sauvages de ton corps
Mon baiser qui vit loin de ton ventre
La cire rouge pour cacheter nos torts

Le pavé secret des souvenirs feutrés
Qui s'endorment sous la chair alanguie
Quand l'hémisphère de ta verdure dénudée
S'invente dans les gravats de mes chuchotis

Les douces ratures de nos âmes complices
Nous griffonnons des couleurs à nos yeux secs
Lorsque je deviens le buvard de ton calice
Nos membres se mêlent dans les tresses du varech


© Iscarian

Varech
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# Posté le jeudi 18 mai 2006 15:41

Modifié le samedi 20 octobre 2007 11:41